N° 7   DI VIRTUO & DIVERTO 

 

 

 

 DI VIRTUO & DIVERTO est une sculpture créée à l'été 2019, traitant de la dichotomie entre la création humaine et le divertissement ; entre le rapport actif et passif quotidien de nos capacités cognitives, sensorielles, intellectuelles et créatives.

 

A l'instar de chacune de mes sculptures, un monstre personnel est libéré via le recours à l'argile afin d'exorciser les constats étouffants de la Société qui m'entoure. La boulimie de l'avarice humaine, l'industrie agro-alimentaire et pharmaceutique, l'industrie de l'armement, l'ère du divertissement... cette série expiatoire grossie ainsi ses rangs. Pesant 55 kilos et mesurant 33 x 62 cm, " Di Virtuo & Diverto " est conçue en argile blanche séchée au soleil et composée d'une multitude d'éléments s'articulant autour de deux esthétiques.

 



 

Les matériaux utilisés sur  cette sculpture sont les suivants : argile blanche, encre de chine, aérosol noir, peinture à l'huile, pigments iridescents, poudre maquillage pailletée, verre brisé, plumes, mue de serpent, fioles, feuilles, mousses végétales, fragments d'écorces, coquillages, pierres volcaniques, colle liquide, vernis à ongle transparent, charbon, vernis brillant acrylique, éléments indépendants ( bougie, chevalet, partition, téléphone etc ) 

 

Diverto ( du latin divertere, diverto signifiant divertir ), représente l'ahurissement d'un esprit humain hagard, noyé sous le divertissement. Un visage grossier et flasque, des arcades lourdes, une expression végétative et un regard relié à un smartphone scindé en deux parties pour déconstruire l'objet de sa personnalisation actuelle. Des picots en verre noircis environnent l'outil et plusieurs câbles traversent la sculpture, étouffant la gorge située à l'arrière. Sur ce front étiré, d'authentiques planches de télécommandes sont incrustées, les boutons ressortant à la surface de la peau comme autant de pustules craquelant la chair. Les minces fils dorés connectant le visage à la source matricielle forment une trinité géométrique fine et subtile pour rigidifier le propos suivant : cette dynamique envahissante et disgracieuse n'a de ridicule que l'infime et subtil lien de domination qui la meut. " Ne plus tenir qu'à un fil ", " fil d'Ariane "... plusieurs allégories du funambule étrange que nous sommes devenus, errant d'un point à un autre de notre conscience, sourd au monde extérieur. La disposition triangulaire partant du bouton central circulaire est une référence directe à l'assolement triennal, une technique agricole issue du Moyen-Age, pour souligner la notion de " culture " de l'esprit. 

 

La colorimétrie est sombre et froide et sa texture est brillante et graveleuse afin de lui rendre un aspect collant, gluant, goudronné. Concernant le visage, je souhaitais lui rendre un léger aspect patiné vert-de-gris habituellement retrouvé sur le bronze afin de lui donner une dimension temporelle antérieure à notre époque, contrastant davantage la présence de l'high-tech familier ici représenté. Il y avait une volonté d' "anti-dater" cet état de fait dans notre civilisation actuelle et ainsi donner l'impression d'observer le vestige de notre propre époque, projeté dans un futur lointain.

 

Il était également nécessaire de me faire violence pour laisser des éléments d'une esthétique pauvre sur la partie Diverto, comme cette large prise de console Xbox imposante et cassant l'harmonie du buste : céder à mon esthétique personnelle en l'enlevant aurait trahi la démonstration de la chose exécrée.  C'est précisément ces matières, ces formes, cet univers visuel médiocre et lisse ombrageant la richesse d'une esthétique antérieure, qui fait ici obstacle. Ce langage esthétique, signature d'une époque, fera l'objet d'une autre sculpture : celle-ci n'aura été, par ce détail, que le simple prélude. 


 

Di Virtuo  ( inspiré du latin "virtuosus" signifiant vertueux ) est une entité souffrant du silence de son hôte, bâillonnée dans son expression la plus sincère et brute ; la trachée meurtrie par les câbles de Diverto. Divers éléments la compose, chacun exprimant à mon sens parmi les plus belles illustrations du génie créatif de notre espèce. Mes travaux étant toujours codés et symboliques dans leur conception, en voici les détails :

 

La musique est symbolisée par deux partitions aux noms évocateurs, " All creatures now " de John Bennet et " The venetian boatman's evening song " de Jean-Sébastien Bach. L'image mélancolique et berçante d'une montée des eaux vénitiennes sur les fondations humaines d'un côté, le titre complet de " All creatures now are merry-minded " de l'autre. Les paroles de ce morceau, destiné originellement à la Reine Elisabeth Ier, s'adressent à une dénomée Oriana. Dérivé de aurum en latin, signifiant "or", une référence est ainsi faite à l'esthétique principale de cette partie haute de la sculpture. Ces partitions sont originaires de Covent Garden à Londres, d'une petite boutique d'antiquaire croisée à mes 20 ans.

 

Les arts graphiques sont évoqués avec un chevalet, un de mes pinceaux personnels, un chiffon tâché de pigments acryliques et une pince à dessin. 

 

Les sciences, comprenant l'astrophysique avec un morceau de cartographie lunaire, la biologie avec une page consacrée à l'embryologie et un brin d'A.D.N reconstruit avec de la colle liquide. 

 

La littérature, l'écriture et la philosophie avec un penseur de Rodin, la première page de l'Homme Révolté de Camus, une fiole contenant de l'encre et un encrier rempli d'encre de chine dans lequel repose une plume affûtée pour écrire. La bougie bien entamée évoque les longues nuits songeuses. 

 

L'observation de la Nature est célébrée dans un bouquet arborescent de divers minéraux, mousses et feuilles, de coquillages ou écorces d'arbres. Une référence particulière est donnée au Japon que j'affectionne pour plusieurs raisons, dont la propension naturelle à la contemplation et à ressentir les détails de la vie organique qui entoure l'être humain : une feuille de Ginkgo et une pierre volcanique du Mont Fuji rapportés de mes voyages y sont incrustées. 


Trois clés ont ensuite leur importance 

 

Tout d'abord, le sablier hébergeant une sphère dorée sur laquelle est incrustée la Pangaea, le super continent dénommé Pangée, formé il y a environ 240 millions d'années et le liquide transparent situé en dessous. Ceci est un rappel d'humilité dans la prolifération de notre espèce et son inscription sur l'échelle du Vivant ; l'élément Eau étant le berceau encore trop sous-estimé et considéré pour acquis de notre écosystème, pourtant prochain Graal des générations futures. Des huiles essentielles ont été ajoutées avec des pigments iridescents pour ajouter à la surface une texture nacrée. 

 

La notion du Temps, terreau de notre angoisse existentielle, figure au sommet de la sculpture comme une clef de voûte : à la fois support principal de la structure mais aussi chef d'orchestre de sa dynamique. Sur la face est inscrit " Vulnerant Omnes Ultima Necat " signifiant en latin " Toutes blessent, la dernière tue " .

 

La quête éternelle de Vérité et de Réponses de l'animal que nous sommes, elle, est exprimée plus discrètement. Sous le socle, une écriture spéculaire apparaît et révèle la phrase suivante, extraite du Mtyhe de Sisyphe d'Albert Camus :  « Ce cœur en moi, je puis l’éprouver et je juge qu’il existe. Ce monde, je puis le toucher et je juge encore qu’il existe. Là s’arrête toute ma science, le reste est construction. »


 

DEUX ESTHÉTIQUES, UN PROPOS

 

« Ce cœur en moi, je puis l’éprouver et je juge qu’il existe. Ce monde, je puis le toucher et je juge encore qu’il existe. Là s’arrête toute ma science, le reste est construction. »
« Ce cœur en moi, je puis l’éprouver et je juge qu’il existe. Ce monde, je puis le toucher et je juge encore qu’il existe. Là s’arrête toute ma science, le reste est construction. »
 "The venetian boatman's evening song " & " All creatures now are merry-minded "
"The venetian boatman's evening song " & " All creatures now are merry-minded "

BACKSTAGE

 

 



STORY - TELLING

 

 

 

‟ Un cœur hurlant, une fureur blessée , aux portes du Crépuscule.

Une plainte de l’esprit, une humanité agonisant sous le joug implacable des velléités de son espèce.

 

Le reflet d’une époque qui m’a vu naître, et qui resserre désormais lentement sur ma gorge l’étau de sa médiocrité la plus crasse, décevante et silencieuse. La facilité couplée à la peur mortifère d’embrasser la réalité de sa condition, laissant la société des hommes glisser inexorablement dans une ataraxie des plus agglutinantes, des plus désespérée. La pente poisseuse et glissante de l’inertie cognitive, du déni sensoriel et du pansement existentiel qui plonge les êtres dans une abysse toujours plus profonde, sombre et aseptisée d’émotions primitives. L’individu se dérobe à lui-même, se confond dans une puissante anesthésie rampante et marcescente, jusqu’à l’Oubli.

 

Cet oubli terriblement désiré du caractère périssable de son existence, de la fin définitive de toutes choses. Cette conscience de soi qui ravage l’âme et fait de nous, hominidés, les éternels enfants maudits du Vivant. Dans notre vulnérabilité la plus immorale comme notre grâce la plus exigeante.

 

Le divertissement, du latin Diverto, signifie l’action de détourner, de faire diversion, de soustraire et de dérober. Ironiquement, «  Se distraire à en mourir » selon Neil Postman. Avoir peur de mourir, par extension et dès lors que la mort fait partie intégrante du processus de la vie, ne serait-ce pas avoir peur de vivre ?

 

Des plus furieux d’être d’entre nous, des hommes et femmes redressent l’échine et hurlent leur refus absolu de trépasser un jour. Ils n’ont pas peur de mourir, et il faut souligner cette différence : ils rejettent cette immarcescible projection, car ce qu’ils craignent véritablement, c’est de ne plus vivre. Ils s’esquintent, s’accrochent et éraflent leur vertige incoercible sur la paroi imperturbable et muette de l’Invisible : ils se consument, se révoltent.

 

L’euthanasie lente et diffuse de l’esprit ou la lutte sans merci ni repos de la conscience.

La douce et mièvre atonie de la chair ou les friselis terrifiants de la lucidité.

 

Traverser l’obituaire décadent de ses possibles ou poursuivre l’ultime soluté eurythmique des grandes Questions ?

 

Plus jeune, à l’examen de notre présence et l’Entour, on me répondait à tour de bras qu’un imbécile heureux valait mieux qu’un éprouvé éclairé. Mais sont-ils heureux ? Mes congénères de tous âges, tous contextes sociétaux ou dogmatiques, peuvent-ils réellement prétendre au bonheur véritable, ainsi arraché à leur humanité la plus simple ? Dénudés et orphelins du monde perceptible ; grattant l’obsédant prurit de leur torpeur dans les recoins ombragés de leur conscience ? Privés d’observation, dans une démarche languide et inquiète d’expérimenter sans filet ? Se cachant du regard impitoyable de Thanatos, dans une course effrénée contre Chronos, croisent-t ’ils un jour la Félicité tant appelée ?

 

Cette chimère d’argile n’est pas uniquement une sculpture, un objet en soi : c’est l’avènement de ma chute. Une sépulture. Ma fin psychique dans la Société des Hommes, peuplée d’humains sans visages, de paroles privées de sens, de fuite en avant, d’excuses confortables et de faiblesses voilées. C’est la mise à mort constante et douloureuse de l’Esprit, la géhenne ardente d’une psyché qui se regarde, la singularité d’un substrat organique déjetée sous les affres du banal ; dont j’esquisse et façonne fiévreusement la réminiscence. C’est finalement un suicide en réponse à l’inique contumélie que ce siècle m’adresse , dans une réalité subjective construite de toutes pièces par mes pairs et dans laquelle je me refuserai toujours de prospérer.

 

C’est également le réceptacle d’un meurtre, scellé sur papier.

Enfin abluée de ces laides excoriations, j’emporte dans un dernier sursaut l’origine de mon déclin.

 

Nietzsche a tué Dieu. Je propose ici de tuer le Père fondateur. Celui là même, bien fait de chair et d’os, qui fomenta les piliers de notre civilisation actuelle. Qui dissémina dans l’univers cognitif des congénères entourant ma naissance, des idées et images assassinant l’Individu jusqu’à extraire le restant de son unique nectar, obérant sa quintessence de vices qui lui sont étrangers.

 

Qu’est-ce qu’être libre ? Je répondrais qu’il n’y a pas de liberté sans entraves rompues. Chaque création, chaque formulation de la conscience qui s’élève dans notre univers métaphysique, est une naissance supplémentaire mais supposant, ailleurs, une mort silencieuse.

 

L’Art, et Camus soutiendra cette idée, n’est pas mon salut : il est mon sacerdoce. Le dernier rempart ardent qui me retient des griffes de l’Absurde et de la vacuité purulente de mon espèce. Il est également le miroir immaculé et intransigeant de mon âme. C’est le lit paisible et réconfortant d’une rivière pure et d’ordinaire inaccessible, sûrement parmi les derniers lieux disponibles. Le murmure vernaculaire d’une sylphe inconnue, le mirage vaporeux d’une pittoresque thébaïde, la timide nitescence d’une catharsis fantasmée.

 

Dans ses forces et ses beautés multiples, l’agonie existentielle est parfois exquise d’harmonie, si ce n’est du moins le témoin le plus émouvant de notre passage ici. A l’acmé du frêle discernement, la conscience se tient au bord du précipice, plus vivante qu’elle ne l’a jamais été.

 

Il est délicieux de vivre et insupportable d’en être retenu. Les structures sociales, ont été ma prison, mon enfer personnel. Un monstre tentaculaire et féroce tuant dans l’œuf toute rébellion ou exercice du libre-arbitre, obstruant lentement de ses bras flasques et languides les branchies de ma créativité, curiosité et intellect.

 

Deux visages familiers s’interposent donc sans se confronter, et les mots ont ici leur importance pour qui sait lire à travers les lignes : Le premier, sourd et aveugle, étouffe sans le savoir le second. C’est sa propre ignorance qui tue l’Autre. Un mutisme froid, meurtrier de la première heure. L’Autre, c’est une partie de lui-même, l’enfant hasardeux de son existence. L’indifférence elle, achève la triste besogne.

 

Cette entité murée dans les hauteurs du crâne, hurle, les yeux révulsés de douleur : de part et d’autre de son regard implorant, un Requiem s’efforce de tenir les notes les plus ténues. La Musique, l’Art graphique, l’Ecriture, la Philosophie, l’Astrophysique, l’Etude du Vivant, les Neurosciences, la Nature et ses Contemplations, les grandes nuits voyageuses, les outils écharpés des maîtres mots : patience, concentration, curiosité, imagination et audace… Cet escalier infini conduisant à l’ascèse la plus prometteuse et salvatrice est arpenté d’un désir brûlant, intenable. Mais son accès jusqu’ici a toujours été parsemé d’embûches, par la lâcheté putrescible des Uns devant l’écho ingénu des Autres.

 

Il n’y a pas de révolte sans oppression. Aujourd’hui, Di Virtuo, inspiré du latin virtuosus, se cristallise et se fige dans sa souffrance vive, jadis exprimée comme une bouteille à la mer. Et son créateur est enfin libéré de ce fardeau, de ce conflit qui n’est pas le sien, de ces attentes qui ne sont pas les siennes. Le père, la mère, le berceau sociétal : tout prend feu. Et des cendres jaillit le cri de ma renaissance.

 

Un Monde perdu, courant à sa chute, dont je quitte enfin le navire délirant : ses ruines ne sont plus qu’un vague souvenir.

 

De mon embryon encore chétif, un amour sans limites, sans compromis se déverse dans les plus hautes sphères de la conscience dont je sais pourtant que les contours me seront à jamais soustraits. L’exigence est mienne et bannira ad vitam aeternam de son royaume la médiocrité. Je n’ai pas peur d’être morte : je l’ai déjà été. Avez-vous remarqué l’étrangeté de la formule, être morte ?

 

La subjectivité bancale de ces notions donne le tournis, et cette ivresse est la plus grande parmi toutes pour l’animal que nous sommes. Dans cette relativité du Temps, symbolisée par un sablier trônant au sommet de cette Humanité, une Pangée y flotte sur une sphère dorée. Sur la face est inscrit «  Vulnerant omnes ultima necat » et sur son verso, plus discret : « Ce cœur en moi, je puis l’éprouver et je juge qu’il existe. Ce monde, je puis le toucher et je juge encore qu’il existe. Là s’arrête toute ma science, le reste est construction. »

 

Le Mythe de Sisyphe. Juxtaposé, repose le corps de son camarade, l’Homme Révolté , du même auteur clairvoyant. Un penseur de Rodin lui, est orienté vers l’immonde faciès de la paresse et ironise sa position : autrefois accablé du Soucis de l’être, l’humain courbe désormais sa silhouette vers une porte dérobée au creux de sa main, fuyant avec véhémence ses anciennes turpitudes. Le regard torve, la lèvre molle, le minimum minimorum d’une présence peine à traverser l’épais manteau léthargique de la consternation. Le goudron opaque d’un anthropocentrisme hyperphagique suinte de toutes parts de ce visage asthénique et grossier. Contrastant cette ubuesque abomination, d’imperceptibles fils d’Ariane relient la hache à son bourreau, rendant à son écosystème du moment son ambiance hyaline, brisée et dangereuse.

 

De ce vestige terne et souffreteux, les glorieux lendemains semblent condamnés, prisonniers du marécage néantisant de l’obscurantisme.

 

 

 

Divirtuo et Diverto

 

 

Le fantasmagorique ballet désincarné d’un grotesque duo rythmé par l’inépuisable

répulsion naturelle du Vivant, baignant dans le Paradoxe d’un siècle toxique, à l’issue inévitable.

 

La partition létale du dramaturge que nous sommes devenus et du spectateur que l’on s’évertue à demeurer.

 Co-auteurs d’une germination de l’effondrement, aux premières racines déjà visibles.

 

 

 

Vingt six années, dans la temporalité des Hommes : une vie suffisante et retenue, mélangée aux autres, confuse. Détruire est parfois plus long que la construction et nécessite des outils particuliers qu’il aura été coûteux d’obtenir. Les quelques Lettres séparant Diverto de Di virtuo valaient bien une existence entière.

 

 

Celle-ci prend fin aujourd’hui, dont seule cette pièce gardera la mémoire … pour ne plus jamais hanter les prochaines.

 

 

 

 

 

Sanuwah

 

 

 


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